On entend souvent l’expression : « On n’est pas dans le monde des Bisounours ».                             

                    Ce monde des bisounours, qu’on croit définitivement consacré aux petits enfants si crédules et naïfs. Lorsque cette phrase est assénée à quelqu’un, c’est d’une manière un peu moqueuse, parfois méprisante adressée à un adulte qui croit encore  que la confiance, l’entraide, la bienveillance existent encore. Celui ou celle qui parle a sans doute déjà été victime de l’égoïsme, de l’indifférence, de la malveillance, « qualités » qu’il estime être partagées par l’ensemble des habitants qu’il côtoie. Tous ces défauts ne sont pas le résultat d’une évolution implacable que nous subirions à notre insu, mais plutôt la suite logique de ce qui est considéré dans les sociétés dites modernes comme des qualités nécessaires pour « réussir ». Mon objectif en commençant ce texte n’était pas de faire une conférence sur  les relations entre contemporains, mais de vous raconter une histoire destinée à démontrer que le monde des bisounours a quelques enclaves encore habitées, et que ceux qui se moquent bruyamment ne connaissent rien à la vie, même s’il se vantent d’ en avoir déjoué tous les pièges.

          Pour commencer ce récit, il me faut donner une information : Je suis hémiplégique, la partie gauche de mon corps d’athlète est paralysée. Mais tout le reste fonctionne parfaitement, même le cerveau, du moins j’arrive à m’en convaincre sans trop de difficultés. La conséquence immédiate de cet état de fait, est un handicap pour effectuer certaines taches comme faire la cuisine, mettre le couvert, faire la vaisselle (eh oui, c’est dur), bref des tas de petites choses qui me sont interdites ou plutôt très difficiles, comme marcher par exemple... Mais je n’en souffre pas trop, sauf pour la vaisselle je l’ai dit, et avec Madame Kero, nous sommes tous deux à la retraite, on se débrouille. Des infirmières viennent tous les jours pour des soins, bref, je suis chouchouté, et la vie est belle. Mais, cela devait arriver un jour, voilà que c’est Madame Kero qui doit être hospitalisée, pour quelques jours. Elle ne voulait pas aller à l’hosto à cause de son vieux pépère. « Mais comment il va faire tout seul » se lamentait-elle. On essayait de la rassurer, on va se débrouiller ne t’inquiètes pas. Les infirmières promettent de passer dans la journée et de me coucher le soir. Et ma jeune et jolie voisine, Séverine, la maman d’Anaëlle, sur laquelle j'ai déjà communiqué, promet de me faire à manger le soir et le midi. Madame Kero, rassurée, va se faire soigner. Et voici une semaine qui commence, et qui se déroulera comme prévu. Tous les matins de bonne heure, Séverine me prépare mon petit déjeuner avant d’aller travailler ! Une infirmière vient ensuite pour les soins,  me lever et m’habiller. Séverine repasse à midi, me fait à manger, puis revient à 16heures pour un goûter. Le soir, elle me chauffe ma crêpe (On est Breton malgré tout) puis l’infirmière du soir vient me border et me faire un bisou ! Un coq en pâte je vous dis. J’oubliais de dire ; Après ma crêpe Séverine va coucher ses deux filles, car son mari travaille souvent la nuit…

          Alors ? C’est vrai qu’on n’est pas dans le monde des bisounours, mais ça y ressemble un peu quand même non ? Parce que ceux qui s’esclaffent en me traitant de rêveur incorrigible, n’auraient pas levé le petit doigt, justifiant ainsi leur jugement sur l’égoïsme des « gens », la preuve ? Ils raconteraient qu’un vieux monsieur paralysé est resté tout seul chez lui pendant une semaine et que personne n’a bougé ! Ah les gens ne pensent qu’à eux ma pauvre dame …